Olympe de Gouges
Portrait présumé d'Olympe de Gouges
Auteur inconnu
Musée Carnavalet

Marie Gouze, dite 𝑶𝒍𝒚𝒎𝒑𝒆 𝒅𝒆 𝑮𝒐𝒖𝒈𝒆𝒔
𝐴𝑢𝑡𝑒𝑢𝑟𝑒 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝐷𝑒́𝑐𝑙𝑎𝑟𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒𝑠 𝑑𝑟𝑜𝑖𝑡𝑠 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑓𝑒𝑚𝑚𝑒 𝑒𝑡 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑐𝑖𝑡𝑜𝑦𝑒𝑛𝑛𝑒, 𝑚𝑖𝑙𝑖𝑡𝑎𝑛𝑡𝑒 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑙'𝑎𝑏𝑜𝑙𝑖𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑙'𝑒𝑠𝑐𝑙𝑎𝑣𝑎𝑔𝑒, 𝑠𝑒𝑐𝑜𝑛𝑑𝑒 𝑓𝑒𝑚𝑚𝑒 𝑔𝑢𝑖𝑙𝑙𝑜𝑡𝑖𝑛𝑒́𝑒 𝑒𝑛 𝐹𝑟𝑎𝑛𝑐𝑒, 𝑙𝑒 3 𝑛𝑜𝑣𝑒𝑚𝑏𝑟𝑒 1793, 𝑎̀ 45 𝑎𝑛𝑠, sous une Première République qui n’a jamais vu le jour

(Jusqu’à quand fallut-il attendre ?)

Née dans une famille bourgeoise de Montauban, fille naturelle du poète et auteur dramatique Lefranc de Pompignan, mariée à 17 ans et veuve un an plus tard, elle quitte Montauban et monte à Paris, où son éducation bourgeoise et sa filiation connue avec Lefranc, lui ouvre l'accès aux milieux littéraires et lui permit très tôt d’embrasser l'esprit des Lumières, et de s’ouvrir à une carrière littéraire. Elle ne se remaria jamais, afin de garder sa liberté littéraire, et considérant de toute façon le mariage religieux comme le tombeau de la confiance et de l’amour.
Dès 1788, elle propose dans ses écrits un vaste programme de mesures sociales, et notamment le projet d’impôt patriotique. Très vite elle sera interpellée par le sort des esclaves noirs des colonies. Elle écrira qu’elle est graduellement passée de l’idée générale en vigueur que la nature même du Noir le rendait inférieur à la conviction que c’était la nature humaine avide de profit qui transformait le Noir en être inférieur. Bien que n’ayant pas voyagé elle-même dans les colonies françaises, ce sont principalement ses longues discussions avec des personnes qui seront les fondateurs de la société des Amis des Noirs qui forgeront ses convictions. Parmi ceux-ci La Fayette, Pétion, Lavoisier, la Rochefoucauld, et plus tard l’Abbé Grégoire, et surtout Jacques Brissot, qui connaissait sans doute le mieux la question, de par ses voyages à Londres, où il a fréquenté la Société de l’abolition de la traite des Noirs, et ses voyages aux jeunes Etats-Unis, où il rencontrera notamment George Washington par l’entremise de La Fayette. Olympe de Gouges a écrit plusieurs essais sur la condition des Noirs dans les colonies, et en particulier à Saint-Domingue, ainsi que deux pièces : Zamore et Mirza, ou l’heureux naufrage, en 1784, et le Marché des Noirs, en 1790. 
Dans les premiers temps de la révolution, l’époque de la démocratisation de la société, beaucoup de ces démocrates étaient amis et étaient membre du Club des Jacobins, tels que Brissot précisément, Pétion également, et bien sûr Maximilien de Robespierre, qui n’a jamais appartenu à la société des Amis des Noirs, mais en partageait largement les idées.
En 1791, Antoine Barnave surtout fut sa cible favorite. Barnave avec Adrien Duport et Alexandre de Lameth formèrent ce qu’ils appelèrent le « triumvirat » et se placèrent à l’extrême-gauche de l’Assemblée Constituante. Ses talents d’orateur eurent une influence funeste sur l’Assemblée. Il commencera par écarter Mirabeau et La Fayette qui risquaient de lui disputer le pouvoir. Il désirait en finir au plus vite avec la révolution, défendant l’inviolabilité de la personne du Roi, et le maintien d’un droit de véto aménagé. Surtout il était un ardent défenseur des colons et du maintien de l’esclavage, ce qui lui valut les foudres d’Olympe de Gouges, et de la gauche de l’Assemblée, en particulier Robespierre et Brissot. Dans cette Assemblée, siègent principalement deux partis de gauche, les Montagnards, dont Robespierre, Danton et Marat (car ils occupent les bancs du haut de l’amphithéâtre, et les Brissotins, partisans de Brissot, qui seront appelés bien après la révolution, les Girondins, car la plupart des premiers députés de ce parti, dont Vergniaud étaient originaires de la Gironde. Barnave, lui, critiqué par la gauche, quitta les Jacobins pour fonder le club, puis le parti des Feuillants, qui, après les émeutes du Champs-de-Mars des 16-17 juillet 1791, prendra de plus en plus d’ascendant sur l’Assemblée, faisant craindre la fin de l’évolution démocratique, et favorisant l’adoption de la première Constitution, votée le 3 septembre 1791 (donc après la fuite à Varennes en juin 1791), et approuvée par le roi. Elle définit la notion de Nation, qui est l’Assemblée constituée de 745 membres et le roi. Elle refuse le bicaméralisme. Le droit de véto du roi est maintenu, mais il devient suspensif et il ne peut retarder de plus de six ans (!) l’application d’une loi votée. Les ministres restent nommés par le roi, et surtout, point le plus attaqué par Olympe de Gouges, outre le fait que Barnave soutient les négriers, le scrutin reste purement censitaire. Ce qui signifie que seuls les « citoyens actifs », ceux qui ont les moyens financiers de payer le cens (l’impôt) peuvent participer aux élections. Les pauvres, et bien évidemment les femmes sont exclues du droit de vote. La France compte alors 28 millions d’habitants et seuls 4 millions d’hommes ont le droit de vote.

Cette première constitution ne peut convenir aux plus démocrates de l’Assemblée, et elle sera d’ailleurs très vite attaquée. Il n’empêche, à mon avis, que l’esprit de ce que sera cette Révolution Française y est déjà présent. Cette révolution sera une révolution bourgeoise, de petits notables de province qui finiront par s’écharper entre eux dans le sang, et le peuple sera dupé en en fera les frais, et pour longtemps. Mais continuons. Deux jours à peine après le vote de cette Ière Constitution infamante, Olympe de Gouges rédigea le texte de la Déclaration des droits des femmes et des citoyennes, qu’elle adressa à Marie-Antoinette. Ce texte, pastiche volontaire de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ne deviendra bien évidemment jamais un texte officiel, puisqu’il fut refusé par le Convention. Il n’empêche qu’il constitue la première déclaration jamais écrite de l’universalité des droits humains.
Les seules victoires féministes obtenues par Olympe de Gouges furent l’autorisation faite aux femmes à participer à des cérémonies à caractère politique : la fête de la loi, et la commémoration de la prise de la Bastille, à partir de 1792.Dans le conflit qui opposait dès 1792 les Montagnards aux Girondins, elle pris tout d’abord le parti des premiers, de Robespierre et de Marat, contre Brissot, Vergniaud, Condorcet. Les deux sujets principaux de ce conflit était la guerre offensive, voulue par les Girondins, contre l’ennemi extérieur dans le but de préserver la République, alors que les Montagnards voulaient préserver la paix. Et d’autre part la volonté ferme des Montagnards de conserver un pouvoir unique et centralisé, alors que les Girondins privilégiaient une forme de confédération avec une grande partie des pouvoirs de décision laissés aux départements. C’est sur le point de la guerre qu’Olympe de Gouges se ralliait à la cause des Montagnards, déclarant ne pas être fâchée contre les idées de Brissot, mais qu’il y avait un fossé entre les idées sur papier et l’utopie de leur réalisation concrète, sans que cela ne crée encore d’avantage le malheur du peuple français. Mais vinrent les massacres de septembre, du 2 au 7 septembre 1792, lors desquels quelques Montagnards de la Convention exhortèrent le peuple aux pires exactions, jusque dans les prisons à Paris et en province, faisant environ 1500 morts, le tout dans un climat de crainte d’invasion austro-prussienne et de révoltes dans les provinces. Olympe de Gouges en fut particulièrement choquée et en voua une haine sans borne à Marat, qu’elle taxa « d’avorton de la Révolution ». A titre personnel, je ne lui donne pas tort. Marat était un petit médecin médiocre et un physicien raté, dont les expériences faisaient sourire Benjamin Franklin, alors ambassadeur des Etats-Unis en France. Marat, originaire de la principauté de Neuchâtel (devenu aujourd’hui canton suisse de Neuchâtel) est le prototype de ces petits notables de province assez médiocres, devenus épris de liberté quand la Révolution commence. C’est à dire qu’ils y voient l’opportunité de plus de libertés, de plus de privilèges pour leur condition, eux les bourgeois, par rapport à la noblesse. L’adoption de la première constitution en est un témoignage. Marat figure parmi les plus acharnés d’entre eux. Il est de ceux-là qui feront échouer la Révolution Française, avec toutes les conséquences politiques et économiques qui en découleront pendant près d’un siècle.

Très certainement influencée par ces massacres de septembre, Olympe de Gouges, dès octobre 1792, se rapproche des Girondins, attirée par ses relations avec Sophie de Grouchy, épouse de Condorcet. 

Le 20 septembre 1792, les choses s’emballent encore d’avantage. La Convention déclare l’abolition de la royauté et que l’An I de la République commence (le 22 septembre exactement, qui deviendra le 1ervendémiaire du calendrier républicain). Le 25 septembre, la République est déclarée Une et Indivisible.

Elle qui a été longtemps en faveur d’une monarchie constitutionnelle, épouse alors les idées républicaines, tout en continuant à vouloir préserver la famille royale, jusqu’à se proposer d’assister Malesherbes (magistrat à qui on doit notamment la protection de Diderot sous Louis XV et son aide pour que l’Encyclopédie soit publiée), dans la défense du roi à la Convention. Ce qui lui fut refusé.
Elle écrivait qu’elle était en faveur de la protection de la famille royale, tout en affirmant que si des puissances étrangères (l’Autriche en particulier) menaçaient la France pour rétablir le roi, on devrait alors placer toute la famille royale, avec femmes et enfants en première ligne du front pour empêcher les assaillants de tirer sur les patriotes. Fin 1792 est approuvée une nouvelle constitution beaucoup plus démocratique que la première, dite Constitution de l’An I, basée essentiellement sur un projet girondin. Le vote a lieu au suffrage universel des citoyens.  Ont qualités de citoyens, les hommes, de plus de 21 ans, et habitant depuis plus d’un an en France. La République est Une et Indivisible et non fédérée ou confédérée. L’Assemblée demeure unicamérale. L’exécutif est composé de huit membres élus pour deux ans, et est contrôlé et peut être révoqué par l’Assemblée. Au niveau judiciaire, tout citoyen à le droit d’être jugé devant un tribunal composé d’un jury, et la peine de mort pour délits privés est abolie.
Il fut décidé d’attendre la paix avec l’extérieur et dans les provinces pour que cette constitution entre en vigueur. En attendant, un gouvernement révolutionnaire remplacera un gouvernement constitutionnel.

Entretemps, le 10 mars 1793, est créé, sur proposition de Danton et Levasseur, le Tribunal révolutionnaire, « pour punir les ennemis du peuple ». Il a, au départ pour vocation d’empêcher de nouveaux massacres arbitraires comme le furent les massacres de septembre 1792.  Mais très vite cela deviendra la machine à tuer le moindre adversaire politique, de façon de plus en plus arbitraire. Pendant les 16 mois séparant sa création de la chute de Robespierre, 4021 jugements y seront prononcés, dont 2585 condamnations à mort, principalement par Fouquier-Tinville en tant qu’Accusateur public.

C’est d’ailleurs ce tribunal qui jugera et condamnera à mort les Girondins, suite à leur mise en accusation par Saint-Just, le 2 juin 1793. Fait qu’Olympe de Gouges qualifiera d’extrêmement grave, dans la mesure où l’arrestation d’élus du peuple par d’autres élus du peuple constitue une violation évidente de la démocratie. Suite à l’arrestation et la condamnation des Girondins, la Constitution de l’An I, toujours pas entrée en application, sera amendée par les Montagnards le 24 juin 1793, essentiellement par addition dans la Constitution de l’An I de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, complétée de certains articles, tels que les droits économiques et sociaux, la souveraineté populaire et non plus nationale (ébauche du referendum), le droit à l’insurrection si le gouvernement viole les droits du peuple. Cette Constitution de l’An I ne sera toutefois jamais adoptée, car, face aux menaces d’insurrections « contre-révolutionnaires », principalement en Vendée et à Lyon, la Convention décide de maintenir en place le gouvernement révolutionnaire et d’instaurer un régime de Terreur destiné à punir les ennemis de la révolution. La Convention se verra très vite dominée par deux comités, le Comité de Salut Général, et surtout le Comité de Salut Public qui se voit confier les affaires extérieures, la sûreté intérieure de l’État et la conduite des affaires les plus importantes. Il est dominé par Robespierre, Saint-Just et Couthon, qui, alors que la loi prévoit le remplacement annuel de ses membres, y garderont le pouvoir de façon permanente. Cette période, qui s’arrêtera avec la chute de Robespierre provoquée par le Comité de Salut Général et les députés de la Plaine, verra l’exécution de 17000 personnes, dont celles condamnées par le Tribunal révolutionnaire, et la mort de 150000 victimes dans la guerre de Vendée. 
Toutes les atrocités de cette période n’ont pas été évoquées ici, et notamment la terrible répression religieuse, alors que Robespierre, paradoxalement, sans doute poussé par le peuple mécontent, réinstaurera un culte sous l’aspect de cette bouffonnerie que fut l’Être Suprême.
Robespierre, Saint-Just et Couthon seront exécutés sans jugement le 27 juillet 1794 (9 thermidor An II), et dans la suite un millier de leurs partisans le seront également. Que devient Olympe de Gouges pendant ce temps ? Elle dénonce Robespierre dans ses écrits, considérant qu’il a transformé la révolution et ses principes en une dictature sanguinaire. Elle restera proche de Danton, chez qui elle admire l’Homme des Principes, celui de la suppression de l’emprisonnement pour dettes, celui du prix du pain qui doit rester abordable pour tout homme pauvre, celui de l’éducation, principe le plus important après l’accès au pain, celui de l’impôt sur les riches, et adversaire de Robespierre lorsque celui-ci instaure la Grande Terreur. 


Olympe de Gouges, qui n’a jamais pris définitivement position pour la République par rapport à une monarchie constitutionnelle, publie le 20 juillet 1793 une affiche qu’elle intitule Les Trois Urneset qui appelle à une élection à trois choix : république une et indivisible, république fédéraliste, retour à la monarchie constitutionnelle. Le fait même d’évoquer la monarchie constitutionnelle est considérée comme un crime de haute trahison par le Comité de Salut Public. Elle est arrêtée le jour même, et inculpée. Elle passe devant le Tribunal révolutionnaire le 2 novembre 1793, soit 2 jours après l’exécution de ses amis de la Gironde. Après un procès sommaire, sans assistance d’un avocat, elle est condamnée à mort, et exécutée le lendemain 3 novembre 1793, à 45 ans, pour avoir tenté de rétablir un gouvernement autre que ce gouvernement révolutionnaire évoluant en dehors de toutes lois constitutionnelles.

Mon point de vue personnel par rapport à cette Révolution Française et à cette Première République, est qu’elle a démarré dans un esprit de liberté et d’égalité, menée par des hommes intègres,  sans doute comme Robespierre à ses débuts. Le Serment du Jeu de Paume et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en 1789 en sont les actes qui étaient marqueurs d’espoir. Mais très vite, elle a été dévoyée par une classe bourgeoise constituée essentiellement de petits notables de province (dont faisait d’ailleurs partie Robespierre) qui y ont vu d’avantage une opportunité de s’octroyer des privilèges que de se préoccuper du peuple. La fuite de Louis XVI, dite fuite à Varennes fut sans doute le virage d’une révolution se voulant progressiste vers une dictature de plus en plus sanguinaire. Et j’éprouve beaucoup de difficultés à comprendre que la France en ait fait l’événement fondateur de la République et en soit fière au point d’en faire, au travers de l’acte symbolique de prise de la Bastille, sa fête nationale. Les seuls éléments positifs de cette période, à mon avis, sont d’une part que la famine a pris fin en 1793, et qu’une convention démocratique, préfigurant les grands principes d’égalité et de liberté et de séparation des pouvoirs a été approuvée en cette même année 1793, mais malheureusement n’a JAMAIS été appliquée.  

En ce qui me concerne, certes sur une période plus courte de seulement trois ans, ce bain de sang, et ce crime anti-démocratique ignoble qui a fait qu’un comité dictatorial s’arrogeait le droit de condamner et d’exécuter des élus du peuple, n’a rien à envier à la période stalinienne, pourtant tellement décriée par les français qui se targuent d'être des démocrates.

Au début de ce siècle, la France était la plus grande puissance politique et économique d’Europe. Au travers du siècle malgré un pouvoir monarchique absolu et répressif, et la toute-puissance de la noblesse et du clergé, c’est en France qu’est né l’Esprit des Lumières, dont les plus illustres représentants furent Montesquieu, Voltaire, Rousseau et Diderot. Diderot qui fut complètement ignoré par la révolution. D’abord parce qu’il avait de lui-même fait en sorte que ses œuvres principales ne soient éditées qu’à titre posthume, de crainte de la censure, et parce que ses idées allaient bien au-delà de ce que les révolutionnaires eux-mêmes étaient prêts à accepter en termes de liberté et de rationalisme et d’athéisme. Diderot demeurera ignoré pendant pratiquement tout le XIXe siècle, et il faudra attendre le XXe siècle pour vraiment le découvrir et connaître l’existence de certaines de ses œuvres les plus importantes comme Le Neveu de Rameau.

À la fin du siècle, la France termine exsangue, au propre comme au figuré. Elle a massacré son peuple et dépensé des fortunes pour défendre cette révolution bâclée contre les « ennemis de la république, intérieurs et extérieurs ». Au même moment, une autre révolution commence en Europe, grâce d’ailleurs en partie aux Lumières et aux progrès scientifiques, grâce aussi à la Royal Society de Londres à la création de laquelle Isaac Newton a largement contribué. La révolution industrielle. L’Angleterre s’y est engouffrée. La France, toute à ses conflits n’a pas eu l’occasion de lui emboiter le pas. Elle va accuser un retard énorme sur l’Angleterre, qui deviendra au XIXe siècle la première puissance économique mondiale. La France ne comblera jamais son retard. C’est toujours le cas aujourd’hui. Et le désastre ne s’arrête pas là. Après l’exécution de Robespierre, les modérés de la Convention mettent au point une nouvelle constitution. Celle-ci est adoptée par la Convention thermidorienne le 22 août 1795 (5 fructidor An III) et a comme préambule la Déclaration des droits et des devoirs de l’homme et du citoyen de 1795. C’est la première constitution républicaine à avoir été appliquée en France. Elle met en place le régime exécutif du Directoire, qui entrera en fonction le 26 octobre 1795 (4 brumaire An IV). Il s’agit d’un ensemble de cinq directeurs, chefs de l’exécutif, entre lesquels les différents ministres sont répartis, pour éviter la tyrannie. Je ne peux m’empêcher de comparer cela au triumvirat romain du Ier siècle avant notre ère, lui aussi instauré pour éviter de mettre le pouvoir dans les mains d’une seule personne. Ce siècle fut le pire siècle de guerres civiles à Rome. Trois au total. Dues aux conflits entre les Consuls. Entre Marius et Sylla, entre César et Pompée, conduisant à la dictature, entre Octave et Marc-Antoine enfin, qui ne s’apaisera que lorsque le Principat sera instauré.
Le Directoire fut une période qui dura à peine 4 ans, mais qui, sans ne plus connaître les vagues sanguinaires qui caractérisèrent les années 1792-1794, n’en fut pas moins une période particulièrement troublée, instable et totalement inégalitaire, pendant laquelle les conflits et complots furent incessants, me rappelant cette période romaine qui distribua l’exécutif entre plusieurs mains. On assista à de nombreux complots royalistes d’une part, jacobins d’autre part. La bourgeoisie enrichie par l’opportunisme des années précédentes étant de plus en plus nombreuse, le suffrage redevient censitaire (Eh oui ! Le « pays des droits de l’homme » n’a respecté aucune de ses deux constitutions de la période dont il a fait sa fête nationale). Les élections annuelles, dans une France devenue bicamérale (Conseil des Cinq-Cents et Conseil des Anciens) sont autant de désaveux pour l’exécutif qui se maintient en place à force de coups d’états, en particulier lorsque, chose qui devrait être impensable dans une République ayant réussi, les monarchistes sont devenus majoritaires aux Conseils. C’est alors que l’Abbé Sieyès pris plus d’emprise sur les destinées du directoire. Cet homme, peu connu aujourd’hui, fut de tous les coups. Il participa à toutes les phases de la révolution depuis 1789 jusqu’au Consulat. Toujours en douce, sans prise de risque exagérée. Robespierre le surnommait « la taupe de la Révolution ». Il était proche de la famille royale, puis épousa la révolution naissante en étant membre du Tiers-Etat, où d’ailleurs il s’opposa à Mirabeau. Il participa à l’élaboration de la première constitution. Il vota la mort du roi. Il s’effaça de la Convention durant la Terreur pour réapparaître en décembre 1794 et joua un rôle actif lors de l’élaboration de la Constitution de l’An III. Il fut député de la Sarthe puis de l’Indre-et-Loire au Conseil des Cinq-Cents. Il fut mandaté en Hollande pour y négocier un traité de paix. Il fut pendant un an (de juin 1798 à mai 1799) ambassadeur à Berlin, où il obtint la neutralité de la Prusse. Lors de la montée en puissance des monarchistes qui réclamaient une révision de la Constitution, il soutint le coup d’état du Directoire du 18 fructidor An V, alors qu’il était président du Conseil des Cinq-Cents. En 1799, il entre au Directoire. Etant lui-même en faveur d’une révision de la constitution, il œuvre en ce sens en écartant les Directeurs qui lui sont défavorables, et comme il faut attendre un délai de 9 ans pour obtenir une révision, il fomente lui-même un nouveau coup d’état, en recherchant une « main armée » qu’il finit par trouver en Bonaparte de retour d’Egypte. Le coup d’état du 18 brumaire An VIII donne naissance au Consulat de trois membres, Bonaparte, Sieyès et Ducos. Bonaparte écarta très vite et très facilement les deux autres pour prendre les pleins pouvoirs. La Constitution de l’An III est enterrée, et on connaît la suite.

La république avait vécu. La République qui est issue des Lumières, qui a écrit un texte splendide sur les Droits de l’Homme, mais qui ne l’a jamais appliqué, de même qu’elle ne s’est jamais conformée à aucune de ses deux Constitutions, qui a vécu pendant 8 ans dans la violence, les bains de sang, les guerres et les complots. La République qui a enfanté d’un Hymne qui fut au départ un chant guerrier écrit pour les troupes, parmi lesquelles des Marseillais, combattant sur le Rhin contre l’attaquant autrichien. Ce chant même que des députés entonnent encore à voix haute, et que, pire encore, on fait chanter par des enfants de 6 ans dans les écoles : « Contre nous de la tyrannie, l'étendard sanglant est levé. Entendez-vous dans nos campagnes, mugir ces féroces soldats ? Ils viennent jusque dans vos bras, égorger vos fils, vos compagnes ! Aux armes, citoyens, formez vos bataillons, marchons, marchons, qu'un sang impur abreuve nos sillons ». 

Franchement !!! Est-ce digne de chanter cela à l’Assemblée nationale ? N’est-ce pas tout simplement épouvantable de faire chanter cela à des enfants de 6 ans ? Qui en plus, n’y comprennent sans doute rien. Étendard sanglant ? Féroces soldats ? Nos sillons ? Quels sillons, et quel sang impur ?
C’est un peu comme quand on me faisait radoter « Jésus, le fruit de vos entrailles » à un âge où on ne m’avait pas encore appris comment naissaient les enfants. Jésus, un fruit ??? Bizarre. Mais au moins, c’était un fruit, pas un féroce soldat égorgeur.
À titre de comparaison, prenons l’Hymne national tchèque : «Où est ma patrie ? L'eau ruisselle dans les prés. Les pins murmurent sur les rochers. Le verger luit de la fleur du printemps. Un paradis terrestre en vue ! Et c'est ça, un si beau pays, cette terre tchèque, ma patrie. »

Tout cela au nom d’une révolution ratée, dont le seul succès fut le prix du pain voulu par Danton, et la fin de la famine. Maigre bilan.

La suite donc, un tyran s’auto-couronnant empereur, mettant l’Europe à feu et à sang, la double restauration de deux monarchies où trônaient les propres frères du guillotiné.
Viennent les Trois Glorieuses des 27, 28 et 29 juillet 1830, où le peuple de Paris, lassé du pouvoir autoritaire du règne des Bourbons, se révolte pour ne pas mettre fin à la monarchie, mais mettre sur le trône, Louis-Philippe d’Orléans, de la branche cadette des Bourbons, non plus comme roi de France, mais comme roi des Français, passant ainsi à une monarchie parlementaire, où le roi règne mais ne gouverne plus. Le régime aura à composer très difficilement avec les différentes factions en présence, les Orléanistes, les Légitimistes (monarchistes fidèles aux Bourbons), les bonapartistes et les républicains. Longtemps, Louis-Philippe tentera d’adopter une politique du juste-milieu (le fameux Aurea mediocritas d’Horace), et cette monarchie de Juillet, qui dura quand même 18 ans, aurait pu être une des époques les plus stables du XIXe siècles, si les dissensions politiques, n’intéressant finalement que la haute bourgeoisie n’avaient été omniprésentes. Le scrutin était d’ailleurs purement censitaire, et le fossé se creusait entre bourgeoisie de plus en plus riche et peuple ouvrier, main d’œuvre opprimée de l’industrialisation grandissante, devenant de plus en plus pauvre, et vivant dans des conditions sanitaires déplorables. Durant toutes ces 18 années de cette monarchie de Juillet, Adolphe Thiers, un orléaniste ayant au départ des idées de gauche, joua un rôle déterminant. Il fit le jeu de la bourgeoisie, glissant ainsi de plus en plus à droite, occupera une place centrale dans la colonisation de l’Algérie, alors que disettes, faillites, chômage, paupérisation, et par là, manifestations de plus en plus virulentes du monde ouvrier qui va jusqu’à casser leurs outils de travail se multiplient. La demande pressante du passage au suffrage universel n’est jamais acceptée. Thiers qui choisit de défendre la bourgeoisie à tout prix, choisit la répression. La monarchie en fera les frais et Louis-Philippe finit par abdiquer en 1848 au profit de son petit-fils Philippe d’Orléans, futur comte de Paris, et la IIe République est proclamée le 24 février 1848.
Cette IIe République se caractérise d’abord par son côté éphémère (à peine 4 ans, et en réalité à peine 3), et son pouvoir autoritaire. Au début, le suffrage universel masculin est pour la première fois réellement instauré en France. Les socialistes portés par les ouvriers jouent un rôle politique important. En fin d’année, Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Bonaparte est élu au suffrage universel masculin. A la tête du Parti de l’Ordre, il évince les socialistes, tandis qu’au contraire le clergé voit son influence grandir dans le domaine de l’éducation. Il limite progressivement le suffrage universel pour freiner la progression de la gauche, tandis que son propre parti est de plus en plus en faveur d’un retour de la monarchie. La constitution l’empêchant de se représenter pour un second mandat, il organise avec les Bonapartistes encore nombreux un coup d’état, le 2 décembre 1851, lui octroyant les pleins pouvoirs, puis un an après, jour pour jour, le 2 décembre 1852, il se proclame Empereur du second empire que connaitra la France en ce siècle où elle s’était imaginée républicaine.

Ce second empire a été considéré par après, surtout sous la IIIe république comme une période noire du XIXe siècle. Ceci surtout à cause du coup d’Etat qui lui a donné naissance, et à la défaite de 1870 face à la Prusse, qui a ôté l’Alsace et une partie de la Lorraine à la France. Traumatisme qui restera aussi vif dans les esprits que la débâcle de 1940, et qui conduira une grande majorité des Français à haïr les Allemands jusqu’à les transformer en va-t’en guerre extrêmes, seulement calmés par la victoire de 1918 et les conditions triomphantes mais combien épouvantables du traité de Versailles.  A cela, il faut ajouter la vindicte de Victor Hugo contre Louis-Napoléon. Après le coup d’Etat du 2 décembre 1951, Victor Hugo s’exile à Bruxelles, plus tard, à Jersey et à Guernesey. Pour 20 ans. C’est un homme extrêmement populaire et auréolé de gloire. Il a été Pair de France, il est membre de l’Académie Française. Auteur de poésies célèbres et surtout de deux grands romans comme « Les Derniers Jours D’un Condamné », combat contre la peine de mort, « Notre Dame de Paris », et des pièces comme « Ruy Blas » ou « Hernani ». Victor Hugo vouera une haine de 20 ans à Louis-Napoléon, dans ses ouvrages « Napoléon Le Petit » et surtout dans « Les Châtiments ». Ce n’est guère trop que de dire qu’il s’y montre carrément odieux. Pourtant, au départ, ils sont plutôt amis. Tous deux sont de droite, et tous deux évolueront progressivement vers des valeurs de gauche. Victor Hugo est un fervent bonapartiste sous le premier empire, après avoir été monarchiste. Tous deux sont députés à l’Assemblée constituante de 1848, une époque marquée par un mutuel respect. Il qualifie Louis-Napoléon de « distingué et intelligent ». Il soutient sa candidature à l’Élysée et sera même un de ses conseillers, tandis que ses idées évoluent de plus en plus vers la république et le socialisme. Mais Louis-Napoléon suit un parcours de pensée similaire, malgré l’opposition de son épouse Eugénie, catholique fervente et militante. Alors pourquoi subitement tant de haine. Certes le coup d’État, acte éminemment anti-démocratique. Coup d’état qui ne fera en final que peu de victimes (environ 300-400), alors qu’on avait compté 5000 morts sur les barricades ouvrières des trois glorieuses de 1848. Coup d’État qu’il faut aussi replacer dans son contexte : la Chambre des Députés était très majoritairement aux mains des monarchistes, hostiles au suffrage universel et aux idées républicaines. Même si sous l’Empire, il dominera l’Assemblée, en ce sens que seul lui pourra proposer des lois, celles-ci seront mises au vote de l’Assemblée qui sera élue au suffrage universel masculin entièrement rétabli. Et la plupart des gens de progrès, du monde de la culture se montreront satisfaits de ce passage de la monarchie parlementaire à l’Empire. Louis-Napoléon sera plébiscité. Les élections au suffrage universel verront le ralliement de la toute grande majorité des campagnes à l’Empire, ainsi que le peuple ouvrier, au début. Les attaques de Victor Hugo ne seront pas écoutées. Il restera longtemps un auteur toujours célèbre, mais ne comptera plus sur la scène politique. D’ailleurs Louis-Napoléon se montre plutôt progressiste, surtout en matière d’éducation nationale, où il fera en sorte que les filles aient libre accès à l’enseignement, malgré la résistance catholique. Il se préoccupera avec sincérité de la condition ouvrière allant jusqu’à accepter de mettre en place l’ébauche d’un syndicat ouvrier, fit créer les caisses de retraite et les assurances contre les accidents de travail. Les transports ont progressé, en particulier le chemin de fer. Paris a été transformé sous le préfet Haussmann, rendant la ville plus saine et facilitant aussi les déplacements des transports en commun (certes Haussmann lui-même avoua qu’un des buts des grands boulevards étaient aussi le déplacement plus rapide des troupes). C’était tout compte fait une période de progrès, même d’un point de vue social. Hugo pourtant a persisté dans sa haine tenace. Un élément supplémentaire a pu jouer. Au temps où il soutenait Louis-Napoléon, alors président de la IIe République, il briguait le portefeuille ministériel de l’Éducation Nationale, et face à la demande pressante de la majorité, composée presqu’exclusivement de catholiques, il a dû le leur céder. Hugo le républicain ne l’a pas accepté. De même qu’au moment d’une loi d’amnistie générale des prisonniers et exilés politiques, Hugo l’a refusée et est resté en exil. Les historiens du XXe et du XXIe siècles se sont abondamment penchés sur cette période du Second Empire, et sur l’attitude de Victor Hugo. Beaucoup d’entre eux, sans vouloir réhabiliter Louis-Napoléon (ce n’est d’ailleurs pas le rôle d’un historien) lui ont redonné une place plus logique et moins ternie dans l’histoire du XIXe siècle, et beaucoup ont donné tort à Victor Hugo.
Hugo était illustre et très riche. Il se considérait comme supérieur à Louis-Napoléon. Son exil lui permettait de continuer l’écriture de ses œuvres les plus célèbres, comme les Misérables, et à travailler avec acharnement à la protection de ses droits d’auteur. Par ses manifestes contre Louis-Napoléon et ses œuvres en faveur de la cause du peuple, il entendait se positionner en chef de l’opposition républicaine et socialiste, mais avec l’énorme avantage de ne devoir effectuer aucune action concrète sur le terrain politique. En quelques sortes, le programme était beau, mais la pièce n’était jamais jouée.

L’attentat manqué d’Orsini contre Louis-Napoléon et Eugénie, le 14 janvier 1858, à l’entrée de l’opéra de Paris (c’était encore l’opéra de la rue Le Pelletier, qui a précédé l’opéra Garnier) marquera un changement dans la politique européenne de Louis-Napoléon. Il était jusque-là plutôt pacifique et n’était guère intervenu en politique étrangère, bien qu’il ait une vision d’une Europe des Nations. Suite à l’affaire d’Orsini, il se rapprocha de Cavour, et par là, de Victor-Emmanuel II, roi de Sardaigne, duc de Savoie, prince du Piémont et comte de Nice. Il leur offre les services de la France pour vaincre l’Autriche et contribuer à l’unification italienne. Il n’ira cependant pas jusqu’au bout, puisque Venise restera aux mains des Autrichiens et que Rome et les états pontificaux resteront la propriété du pape, à nouveau par l’entremise de sa très catholique épouse Eugénie. Toutefois, la première unification italienne était assurée, puisque tout le nord jusqu’à la Toscane ainsi que le royaume de Naples seront réunis en un seul pays ayant Victor-Emmanuel II comme roi, et Florence pour capitale (le premier palais royal fut le Palazzo Pitti de Florence). En compensation, le 24 mars 1860, la Savoie et le comté de Nice furent rattachés à la France. La Savoie fut séparée en deux départements, Savoie et Haute Savoie, qui sont donc les derniers territoires à avoir complété la France géopolitique telle qu’elle est aujourd’hui. 

Du côté des Balkans, il s’allie à l’Angleterre, l’ennemi de toujours, pour soutenir l’Empire ottoman dans sa guerre contre la Russie, qui voulait s’octroyer le contrôle du Bosphore et l’accès à la Méditerranée. La guerre de Crimée conduit à la victoire de Sébastopol, qui scellera l’appartenance du Bosphore aux Ottomans. Cette victoire a encore une répercussion actuellement, puisque c’est le contrôle du Bosphore qui est une des raisons stratégiques essentielles de l’appartenance de la Turquie à l’Otan. En compensation, le Tsar obtiendra qu’on ne mette pas en cause l’appartenance de la Pologne à la Russie.

Par ailleurs, toujours selon le principe des nationalités, Louis-Napoléon ne s’opposera pas à la réunification allemande, et fera preuve de neutralité dans la guerre qui opposera la Prusse à l’Autriche, se soldant par la défaite de l’Empire Autrichien, le rattachement de plusieurs territoires à la Prusse, le Holstein, le Hanovre, la Hesse-Cassel, le duché de Nassau et Francfort-sur-le-Main pour former la confédération d'Allemagne du Nord. Cette défaite de l’Autriche lui fera perdre également la Vénétie et les régions correspondant actuellement au Trentin et au Haut-Adige, au profit de l’Italie, qui acquièrent également les états-pontificaux, finalisant ainsi l’unification du pays.

Au cours de la deuxième décennie du Second Empire, alors que la politique de Louis-Napoléon devient de plus en plus libérale, c’est sa politique extérieure qui allait marquer sa perte.
Il y eu d’abord l’expédition désastreuse du Mexique. Au début des années ’60, le Mexique était un état fortement endetté vis-à-vis de l’Angleterre, de l’Espagne et de la France. Eugénie y voyait une opportunité d’y créer un grand Empire catholique, contrebalançant dans la région la puissance des Etats-Unis protestants. Le moment étant d’autant plus approprié que les Etats-Unis ne pourraient s’interposer, alors qu’ils étaient en pleine guerre de sécession. Louis-Napoléon imagine qu’en créant une zone d'influence française dans cette région du monde, il y offrirait des débouchés pour l'industrie mais aussi un accès à de nombreuses matières premières, et qu’il détournerait beaucoup de nouveaux colons, notamment d’origine italienne ou grecque des Etats-Unis. Les négociations avec les Anglais et les Espagnols n’aboutissent pas, et très tôt, seule l’armée française se retrouve au Mexique pour soutenir le gouvernement libéral mexicain. Il offre la couronne du nouvel empire mexicain à Maximilien, frère de François-Joseph d’Autriche, en compensation de son soutien à la nouvelle monarchie italienne. Très vite cependant, la rébellion du peuple mexicain déborde l’armée française et les conservateurs mexicains qu’ils soutiennent. L’armée française se retire du Mexique, y abandonnant Maximilien. L’épouse de Maximilien est Charlotte de Belgique, fille de Léopold Ier. Elle est à ce moment en Europe pour essayer de convaincre les Français et le Vatican de lever une armée pour secourir son mari. Sans succès. Maximilien est exécuté par la révolution mexicaine en 1867. Charlotte n’en sera avertie que six mois plus tard. Elle terminera sa vie en Belgique, dans un état de demi-folie et vivant totalement isolée, jusqu’ à sa mort en 1927 à l’âge de 87 ans.

Mais c’est surtout du côté de la Prusse que les choses tournent mal. Le chancelier Bismarck lui avait promis que s’il faisait preuve de neutralité dans le conflit prusso-autrichien, il ne s’opposerait pas à l’occupation par la France de la Belgique et du Luxembourg. Louis-Napoléon ignorait que dans le même temps, Bismarck concluait un traité de protection mutuelle avec les États d’Allemagne méridionale. Guillaume III des Pays-Bas, à qui appartenait le Luxembourg était par ailleurs intéressé par le vendre à la France. Mais il subordonne cette vente à un accord de la Prusse. L’opinion allemande est scandalisée. Pour eux, le Luxembourg qui a appartenu au Saint-Empire, fait partie du pangermanisme. Les états allemands du sud craignent également un contrôle accru de la France. Bismarck force Guillaume III d’Orange à renoncer à la vente.
Dans le même temps, la succession d’Espagne est ouverte, et le prince Léopold de Hohenzollern se porte candidat au trône. Louis-Napoléon craint une politique d’encerclement comme au temps de Charles-Quint. Il demande à Guillaume de Prusse de renoncer à ce choix. Celui-ci accepte mais refuse de renoncer définitivement par écrit au trône d’Espagne. Sa réponse polie est transformée en une version dédaigneuse dans la dépêche d’Elms de Bismarck. De part et d’autre, les tensions et les volontés guerrières sont à leur comble. Louis-Napoléon est de nature pacifiste, et tente de se rallier aux conseils de paix de l’orléaniste Thiers et du républicain Gambetta. En vain. L’opinion française, surtout la droite légitimiste et bonapartiste, avec une fois de plus l’appui d’Eugénie veut la confrontation armée. La guerre est déclarée le 19 juillet 1870. Ce n’est qu’une série de revers pour la France, la Prusse comptant le double d’hommes et étant nettement mieux armée. Le sort de l’Empire est scellé lors de la capitulation de Sedan, le 1erseptembre 1870. L’Allemagne se réunifie. Louis-Napoléon est exilé en Angleterre où il mourra trois ans plus tard. Les députés républicains, avec Léon Gambetta à leur tête, proclament la IIIe République le 4 septembre. Le lendemain, 5 septembre, Victor Hugo fait son entrée triomphale à Paris. Il soutient les républicains, encore très minoritaires, dont Gambetta et Clémenceau. Il s’oppose au traité de paix avec l’Allemagne voulu par Thiers. Il soutient la Commune de Paris, mais il n’y participe pas, se trouvant alors à Bruxelles, mais en condamne les excès.

Concernant Victor Hugo, je me range à l’avis de nombreux historiens modernes. Sa haine envers Louis-Napoléon était démesurée, voire inutile et destructrice pour l’avenir de la France. Il a eu une attitude intransigeante vis-à-vis du coup d’état du 2 décembre 1851, sans même vouloir comprendre que l’alternative, comme l’a écrit Georges Sand, était plus terrible encore. Hugo avait clairement un agenda personnel et cultivait ainsi sa gloire. Les deux hommes étaient plutôt des libéraux. Ensemble, ils auraient pu travailler à l’élaboration d’une France plus progressiste. Son appui à Louis-Napoléon aurait sans doute limité les ardeurs de ses nombreux opposants, surtout monarchistes, appuyés par sa propre épouse Eugénie, et qui ont fait que son pouvoir n’a jamais été bâti sur des bases solides. C’est Eugénie aussi qui avait des rêves de dynastie et voulait à tout prix voir son fils sur le trône de France. De mon point de vue Hugo aurait pu travailler de concert avec Louis-Napoléon pour que celui-ci dépose à sa mort, l’Empire dans lequel l’élection du corps législatif au suffrage universel n’a jamais été abandonné, dans les mains de la République.

La volonté de Louis-Napoléon de voir se réaliser les nationalismes en Europe fut sans doute une erreur stratégique, surtout en ce qui concerne l’Allemagne, car cela a débouché sur des fossés de haine creusés entre les états. Ou alors, il fallait voir plus loin, et, comme Nietzsche le théorisa un peu plus tard (Nietzsche qui était un fervent opposant au nationalisme, et en particulier à la vision pangermanique de son pays), viser une plus grande solidarité entre les nations, en quelques sortes, une première union européenne, que Nietzsche illustrait par le percement du Saint-Gothard à l’aide de la dynamite de son ami Alfred Nobel.

La guerre avec l’Allemagne réunifiée n’en est pas finie pour autant. Gambetta veut continuer la lutte. L’Allemagne occupe 40 départements français et assiège Paris. Les premières élections législatives de la IIIe République donnent un immense avantage aux monarchistes orléanais et légitimistes (400 députés sur 638). Pas tellement parce que le peuple est monarchiste, mais parce que les monarchistes veulent la paix et que le peuple est fatigué de la guerre. Adolphe Thiers est nommé chef de l’exécutif. Suite aux négociations de Thiers avec Bismarck, un armistice est signé le 10 mai 1871. La dette de guerre française est colossale, et elle perd l’Alsace et une très grande partie de la Lorraine, dont Metz et les Vosges.

Cet armistice dont les bases furent établies dès janvier 1871 vit l’opposition massive des Parisiens, qui étaient assiégés et se battaient depuis 4 mois. La faim régnait dans la ville. Celle-ci, contrôlée principalement par la gauche, se révolta contre le pouvoir. La Commune de Paris, qui dura du 18 mars au 28 mai 1871, fut extrêmement meurtrière pour les communards comptant environ 10000 morts et des centaines de condamnation à mort. Paradoxalement, le fait que le gouvernement ait pu mater une nouvelle révolution donna du crédit à la République naissante. A son dépend, la révolution manquée de la Commune de Paris constitua vraiment l’acte fondateur de la République Française, et non pas cette autre révolution, elle aussi manquée, qui eut lieu quelques 90 ans plus tôt.

Voilà aussi pourquoi, malheureusement, Le Temps Des Cerises n’a pas eu l’occasion de devenir un nouvel Hymne National, et que cette guerrière et désuète Marseillaise est restée envers et contre tout.

La IIIe République connaît toutefois des débuts balbutiants. Adolphe Thiers est élu premier président de la république par une chambre à toute grande majorité monarchiste. Ceux-ci sont divisés entre légitimistes, fidèles au comte de Chambord, petit-fils de Charles X, et orléanistes, fidèles au comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe. Une stupide histoire de drapeau jette heureusement la discorde entre eux, et les empêche de faire rebasculer la république vers la monarchie, alors qu’à ce moment, personne ne donnait très cher de cette république naissante. Devant cette discorde entre monarchistes, Thiers, pourtant orléanais, se range du côté des républicains, jusqu’à ce qu’une union des monarchistes finissent à le contraindre à la démission. Il est remplacé par le général Patrice de Mac Mahon, qui a maté la Commune de Paris, et qui est un légitimiste convaincu, gouvernant peu et mettant toute son énergie à tenter de faire revenir le pays à la monarchie, en rétablissant l’ordre moral et en supprimant l’essentiel des symboles républicains. La réaction républicaine ne se fait pas attendre, et ceux-ci graduellement deviennent majoritaires à la Chambre, contraignant finalement Mac Mahon à la démission.

Nous sommes alors en 1879. La IIIe République est enfin stabilisée. Les Républicains sont nettement majoritaires à la Chambre et au Sénat, répartis entre la gauche républicaine de Jules Ferry, l’union républicaine de Gambetta et les radicaux de Clémenceau. Le nouveau président est Jules Grévy, pour une durée de presque 9 ans. Le président de la république n’a cependant que peu de pouvoirs sous cette troisième république. L’essentiel du pouvoir étant entre les mains du chef du gouvernement, renommé Président du Conseil. Sous la présidence du Jules Grévy, il n’y aura pas moins de 9 gouvernements différents, avec notamment Jules Ferry et Léon Gambetta comme présidents du Conseil.

Cette IIIe République, si on considère qu’elle débuta en 1870, dura 70 ans, jusqu’à juillet 1940. Elle a été principalement caractérisée par son esprit revanchard par rapport à l’Allemagne, et se terminera pourtant dans la débâcle et la collaboration de l’État français de Pétain. Elle ne connut pas de moments très glorieux. Boulangisme, antisémitisme exacerbé, avec l’affaire Dreyfus d’une part, et la montée inexorable de l’extrême-droite dans les années trente. Une guerre mondiale, qui fut un massacre abominable pour la seule volonté de puissance des souverains européens envoyant leurs peuples au casse-pipe. Des généraux exerçant sur leurs troupes un pouvoir exécrable, envoyant à l’abattoir une génération perdue, pour des motifs politiques inadmissibles, mais auxquels tous ces jeunes poilus obéissaient à la fois toujours par esprit de revanche et par peur des représailles. Cette guerre fut une boucherie injustifiable et les conditions odieuses du traité de Versailles ne conduisirent qu’à une chose : l’émergence du nazisme. Et tout le monde chantait la Marseillaise. « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » chantaient les mioches, en attendant de chanter « Maréchal nous voilà ».

Et finalement, tout au long de cette période de 150 ans qui séparent la fin de la monarchie absolue de droit divin à la fin de la IIIe république, je ne vois que très peu de personnalités politiques qui se sont réellement préoccupées du sort du peuple de France tout en restant des personnalités intègres. Jaurès a sauvé l’honneur de cette troisième république en étant un homme de paix et d‘union des peuples au travers de l’Internationale socialiste. Sans doute aussi Gambetta, qui a été le premier géniteur de la République. Sinon, au tout début ? Parmi les élus, je retiens Danton, essentiellement pour le pain, oui, mais bien plus encore Condorcet, le seul homme vraiment intelligent de cette assemblée d'hommes, et le seul à avoir reconnu à la fois l'égalité des droits civils et des droits politique des femmes. Et pour les mêmes raisons, dans une moindre mesure, le jacobin Gilbert Romme (qui fut le mentor de la liégeoise Anne-Josèphe Terwagne - mais ça c'est une autre histoire que nous raconterons un jour). Et puis surtout cette femme, qui ne pouvait être élue, mais qui a tant fait entendre sa voix, Marie Gouze, dite Olympe de Gouges.