Le souffle de la pensée
Géraldine Mosna-Savoye reçoit chaque vendredi un.e philosophe, sociologue ou historien.ne qui s'exprime sur un texte qui a façonné sa pensée.

Paul Audi, philosophe : "La Boétie ne demande pas qui est le tyran mais pourquoi on renonce à notre liberté"

"Pourquoi le peuple consent-il à la servitude ? La servitude n’étant pas naturelle en politique, elle ne peut donc être que volontaire !". Ecrit par Etienne de La Boétie (1530-1563), à 18 ans, mais publié intégralement en 1576, le Discours de la servitude volontaire entend comprendre pourquoi les sociétés acceptent, voire veulent la domination. Paul Audi explique pourquoi il a été "frappé comme la foudre" à la lecture de ce texte , qui ne parle pas du pouvoir mais de la liberté que les hommes et les femmes sont prêts à abdiquer. Une œuvre qui, quand on la lit aujourd'hui, nous saisit, tant sa question reste d’actualité.

discours la boetie

Premières lignes du manuscrit original du Discours de la Servitude Volontaire (~1548-1549)

Pourquoi des millions d’hommes et de femmes consentent-ils à se soumettre au pouvoir d’un seul ?

Pourquoi sommes-nous d’accord, et même plus, à perdre notre liberté ? Comment en arrive-t-on là ? Si Etienne de la Boétie pose la question, la réponse ne nous est pas donnée : "Cette servitude volontaire, qui est un paradoxe absolu, cette servitude reste une énigme", souligne Paul Audi. D'ailleurs, dans le texte, La Boétie va essayer de dénouer l'énigme, trouver la clé de ce paradoxe. "Que se passe t-il avec la liberté dès lors que nous sommes au milieu de nos semblables ?" L'antonyme de la liberté, c'est le pouvoir : mais alors, comment se fait-il que la liberté se retourne contre elle-même ? "Quelle est cette étrange folie qui nous habite, insiste Paul Audi, ce vice suprême - puisque La Boétie emploie ce mot - ou ce crime qui attente à ce qui nous a toujours été donné, à savoir cette liberté première qui nous constitue et qui donne sens à notre essence ? " C'est un texte d'anthropologie politique qui ouvre sur la question de la subjectivité humaine et sur la question de l'humanité de l'homme, résume le philosophe.

Ce paradoxe de la servitude volontaire

La servitude volontaire, pour Etienne de La Boétie, n'a rien à voir avec l'esclavage : si l'esclavage est imposé de l'extérieur et nous rend passifs dans notre acceptation, la servitude volontaire parle d'une acceptation active, et La Boétie donne à la servitude volontaire une forme extrêmement active. Paul Audi va plus loin dans l'explication : "Ce que nous désirons, c'est certes la liberté, mais c'est aussi à chaque fois autre chose, c'est à chaque fois quelque chose de plus et quelque chose qui viendrait avec elle". La seule liberté, nous ne la désirons jamais et c'est là tout le problème et la grande leçon du Discours : nous ne reconnaissons jamais l'unicité de la liberté ou son exclusivité. La liberté, nous la mêlons toujours à autre chose.

Podcast

Intégralité du Discours de la Servitude Volontaire (Pdf), en français moderne, par Charles Teste (1836) et en français ancien

Louis-Ferdinand Céline, l'œuvre entière à l'artifice profond

"Je n'arrive pas à lire Louis-Ferdinand Céline, j'ai essayé à plusieurs reprises 'Voyage au bout de la nuit', avoue Paul Audi, qui reconnaît qu'au-delà du livre - "ce portrait d'un nihiliste grandeur nature il y a quelque chose qui m'est insupportable"-, il n'aime ni l'œuvre, "à l'artifice très profond", ni l'homme.

Pour aller plus loin avec notre invité

Paul Audi est Docteur en philosophie, il a fait paraître Tenir Tête (Stock, 2024) et Réclamer Justice (Verdier 2025). Son essai Le Vrai du beau : regards sur la peinture, parait aux éditions Flammarion.